Histoire(s) de foot : Le docteur et la démocratie contre la dictature

Le football peut-il renverser une dictature ? Ou comment un club de São Paulo a révolutionné le football brésilien, et le Brésil tout entier…

Mars 1964 au Brésil. Au cœur de la Guerre froide entre les USA et l’URSS, les militaires soutenus par les USA et la France prennent le pouvoir afin de “lutter contre le communisme présent à Cuba”. Commence alors un régime de répression avec la suppression des élections et des libertés dans le pays.

Par peur de la torture, Raymondo Oliviera brûle ses livres (“Le capital” de Marx, par exemple) dans son jardin au nord de São Paulo. Cette scène marque à vie son fils Sócrates. Son prénom est un hommage au philosophe grec. Cette passion du père énervait profondément sa femme, qui choisit elle-même le prénom des derniers enfants, dont le demi-frère de Sócrates : Raí (futur champion du monde 1994 et grand joueur de l’histoire du PSG).

Les deux frères Raí et Sócrates.

En plus de son habileté footballistique, le géant Sócrates (1,93m) poursuit ses études de médecine à São Paulo avec succès. Malgré sa fainéantise, son talent est certain et il commence sa carrière à Botafogo où il sera meilleur buteur du championnat. Il est alors prêt à rejoindre un grand club de São Paulo.

Il faut savoir que le football à São Paulo est marqué par la rivalité entre trois grands clubs :

  • le Palmeiras, le club des immigrés italiens
  •  le São Paulo FC, celui de la bourgeoisie
  • le Corinthians, le club du peuple.

Sócrates choisit le Corinthians en 1978 et découvre le mouvement de contestation contre la dictature des étudiants de São Paulo dirigé par le futur président Lula.

L’équipe des Corinthians en 1978, avec Sócrates (en bas, au centre).

À cette époque, les footballeurs ne sont que des pions au Brésil. Les joueurs ne peuvent pas choisir leurs clubs et sont souvent traités selon la volonté du pouvoir. Sócrates déclare :

Quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine. Soixante-dix pour cent gagnent moins que le salaire minimal. Si les joueurs l’acceptent, [les dirigeants] sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires. »

En 1981, les Corinthians nomment un ancien prisonnier à leur direction : Adilson Monteiro Alves. Combattant contre la dictature, celui-ci transforme les Corinthians qui viennent de descendre en deuxième division. Il convoque alors les joueurs et leur demande ce qui ne va pas, ne connaissant rien au football.

La réunion dure toute la nuit et quatre joueurs sont particulièrement actifs : l’arrière-gauche Wladimir (joueur ayant disputé le plus de rencontres au Brésil), le champion du monde 1970 Zé Maria, l’attaquant fêtard et fan de rock Walter Casagrande, et Sócrates. Cette réunion débouche sur une révolution, la démocratie corinthiane.

La démocratie corinthiane face à la dictature

Le principe ? Chaque membre du club détient une voix et l’ensemble des décisions est votée. Les joueurs choisissent alors comment les matchs sont préparés (ils suppriment par exemple les mises au vert), désignent l’entraîneur et les nouvelles recrues, et les bénéfices du clubs sont répartis entre tous les membres du club. Cette révolution pour le football fait tâche d’huile dans la société brésilienne.

Les Corinthians enchaînent les victoires, et le Brésil connaît sa plus grande génération avec ces membres, en fondant la plus grande équipe de football de tout les temps. Le joga bonito est né et cette génération dorée fait rêver le monde avec ses génies : Sócrates (roi de la talonnade), Zico (le Pelé blanc) et Falcao.

Sócrates et le Corinthians dans le derby face au São Paulo FC, lors de la saison 1982-83.

Cette vision romantique du football ne sera malheureusement jamais championne du monde, vaincue par le réalisme Italien de Paolo Rossi en 1982 et le carré magique français en 1986, malgré les efforts de ses joueurs (Sócrates arrêtera même de fumer).

Pendant ce temps au Brésil, la révolution est en marche. Le gouvernement doit céder et pour la première fois depuis 1964 des élections sont organisées à São Paulo en 1982. Les Corinthians ajoutent sur leur maillot le terme “démocratie” et des tâches rouges représentant le sang des opposants. Ils vont même jusqu’à ajouter sur leur maillot le texte “allez voter”. L’élection est un succès pour les opposants.

Sócrates avec le maillot “Democracia” en 1982.

Casagrande dédie son but en finale du championnat à cette victoire. Les joueurs profitent de leur popularité pour éduquer le peuple à la démocratie. L’année suivante, les joueurs rentrent sur le terrain avant leur deuxième titre avec la banderole “Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie”.

La dictature finit par tomber en 1985 après la participation aux manifestations des trois Corinthians, Sócrates promettant de rester jouer au pays si la démocratie au suffrage direct est votée. La dictature tombe, mais c’est le suffrage indirect qui est mis en place. Sócrates part alors en Italie, Casagrande se blesse et un nouveau président réimpose un fonctionnement classique au Corinthians. C’est la fin de l’époque dorée du club.

Épilogue

À la fin de sa carrière, le docteur Sócrates tombe dans l’alcool mais fait ce vœu : “Je souhaite mourir un dimanche où le Corinthians sera champion”. Il meurt le dimanche 4 décembre 2011 et, le soir-même, le Corinthians devient champion après un match nul dans le derby de São Paulo. Les joueurs fêtent le titre de la même façon que Sócrates fêtait ses buts, le poing droit levé.

Le Corinthians reste aujourd’hui le deuxième club le plus populaire du Brésil, et a vu passer les plus grandes stars brésiliennes (Garrincha, Ronaldo, Roberto Carlos, entre autres). Ces fans restent des partisans. La défaite de 1986 du Brésil en coupe du monde marque, de son coté, la fin du “romantisme”, le Brésil jouant un football alors plus réaliste, à l’européene, le joga bonito devenant un slogan commercial.

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